Limite(s), Système(s), Transformation(s)

La poétique de la matière dans l'architecture du XXIème siècle

Commissariat d'exposition

Mars 2022

ENSA Paris Val de Seine

 

Lieu d'accueil : Salle exposition, ENSA Paris Val de Seine

Thème : Exposition sur des travaux théoriques et d'enseignements

Surface : 250 m2

Crédit photos : Alain Ollier & Barthélémy Tumerelle

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L'exposition rassemble et organise une partie des travaux théoriques et pédagogiques menés à l’ENSAPVS depuis 2018 sur la question de la matière.

Elle permet de découvrir les travaux réalisés dans le cadre du Séminaire S8 « Enveloppe vs Volume » développés avec Martine Weismann ainsi que les expérimentations matérielles réalisées dans le cadre du Projet S7 « architecture nécessaire : type, prototype, matière » menées avec Emmanuelle Sarrazin.

A la recherche d’une nouvelle poétique de la matière pour l’architecture du XXIème siècle, nous analysons un certain nombre d’œuvres contemporaines, interrogeant le lien entre architecture et architectonique et la limite des dispositifs mis en place par les architectes. En parallèle, sont montrés des travaux d’expérimentation sur la matière qui cherchent à créer une conscience des mécanismes implicites dans la transformation de celle-ci.

L’exposition met au centre du regard la notion de système, qu’il soit constructif, perceptif, compositionnel – afin de comprendre leur limite et leur possibilité de transformation.

“ L’architecture contemporaine n’a pas comme objectif d’inventer un langage universel et partagé, comme ce fut le cas, dans les moments les plus héroïques la modernité classique. On a substitué la recherche d’un langage par la découverte des valeurs expressives d’un matériau.”

Rafael Moneo. L’altra modernità: considerazioni sul futuro dell’architettura

Si l’architecture est bien une discipline autonome qui tisse des liens avec la société et se sert de différents savoirs fondamentaux, la crise qui questionne l’existence même de la discipline est pour certains bien réelle. Nous faisons face à un bouleversement sociétal qui s’attaque de front à des principes que l’architecture avait tant intégrés, qu’en les démolissant, on ne sait plus si l’on démolit un courant architectural ou l’architecture elle-même.

 

La prise de conscience de l’incommensurable impact que nous avons sur l’environnement et la vitesse de sa dégradation questionnent les principes structurels de notre société de consommation, en remettant en cause la légitimité des transformations que nous menons sur la croûte terrestre ainsi que nos activités.

 

D’un point de vue plus pragmatique, l’urgence écologique est en train de bousculer la production architecturale contemporaine en imposant un nouveau référentiel. L’urgence première pour ralentir le changement climatique nous mène à l’utilisation de matériaux biosourcés ; à isoler le plus souvent les bâtiments par l’extérieur dans les pays tempérés, créant une déconnexion grandissante entre ossature et enveloppe ; à réutiliser les matériaux de construction.

 

Les changements culturels en acte indiquent un épuisement des langages architecturaux du XXème siècle. Nous constatons une lassitude généralisée envers la surabondance des signes, qui nous font questionner le Junkspace[1]    architectural que nous avons nous-mêmes créés, au profit d’architectures davantage expérientielles. Nous notons le refus d’une partie de la société d’une architecture issue de l’expression d’une volonté artistique personnelle, ce qui amène notre discipline à mettre en avant des processus de conception qui puissent s’objectiver, et à élaborer des réflexions plus ouvertes et partageables[2].

 

Nous assistons à un changement de paradigme sur les conditions matérielles et culturelles auxquelles fait face l’architecture. Il est naissant dans les réponses contemporaines qui émergent. Comme dans tout moment de bascule, nous sommes immergés dans ce processus, et sommes encore attachés à la reproduction d’archétypes associés aux matériaux hégémoniques du XXème siècle, de types vernaculaires lorsque nous mobilisons à nouveau des matériaux oubliés au XXème siècle, nous nous emparons des solutions toutes prêtes à l’emploi proposées par l’industrie.

 

En tant qu’architectes nous avons la responsabilité générationnelle de participer à la construction de ce nouveau type, en questionnant et faisant évoluer les réponses. Cette exposition cherche à mettre en lien ces questions et à proposer des outils pour questionner l’artefact construit, à travers trois thématiques principales.¬

 

Premièrement, la relation forme-structure. L’appareil théorique permettant d’explorer les relations forme-structure a été développé tout au long de l’histoire de l’architecture, avec un particulier regain de l’intérêt à partir du XIXème siècle, fortement influencé par la notion de vérité constructive[3]. L’abondance matérielle, énergétique et technologique du XXème siècle, ainsi que l’avènement des outils numériques nous ont mené à la fin du siècle et au début du XXIème vers des architectures proliférantes, exubérantes, déconstructivistes et démonstratives. Le retour au-devant de la scène de matériaux oubliés tout au long du XXème siècle pourrait éventuellement représenter une nouvelle exploration de l’adéquation forme-matière-portance[4], autrement épuisée autour des matériaux du XXème.

 

Deuxièmement, la signification de l’enveloppe. Adolf Loos, pour qui « la couverture est la plus ancienne expression de l’architecture », enclenche avec ses écrits[5] un processus d’abolition de l’ornement traditionnel, de la suppression de la décoration de l’enveloppe qui aboutira, paradoxalement, à l’évidement de la signification de l’enveloppe. La croissante déconnexion entre la structure et l’enveloppe contemporaine renvoie au questionnement des supports réels de l’expressivité architecturale, faute de significations spécifiques à l’enveloppe.

 

En troisième lieu, l’apparition d’une expressivité matérielle qui, pour certains théoriciens[6], remplace la hiérarchie compositionnelle classique et moderne par une expérience de la matière et l’effacement des repères tectoniques traditionnels associés à la hiérarchie entre structure et éléments secondaires. Ce courant, qui semble donner une nouvelle importance à la notion de surface couvrante, d’enveloppement, et d’expressivité de la paroi, semblerait renouer avec la conception semperienne de l’architecture. Dans ce cadre, certains architectes contemporains mobilisent des mécanismes bien connus de perception dans l’histoire de l’architecture, en travaillant la matière ou une composante constructive de manière à en détourner sa perception. Lorsqu’il se prête à ce jeu, l’architecte passe du rôle d’assembleur, de consommateur de produit de construction, à celui d’énonciateur d’une autre réalité.

 

Dans ce contexte, la compréhension fine des systèmes de pensée sous-jacents à la constitution d’une œuvre est indispensable pour la fabrication de nouvelles ressources de projet. Au-delà des questions d’usage, d’appropriation, d’espace, d’identification de ressources, cette exposition se centre sur une facette moins explorée dans nos écoles françaises, mobilisant un certain nombre de mécanismes intellectuels, utiles et nécessaires pour la fabrication du projet.

Anna Maria Bordas

 

[1]/            Rem Koolhas, Junkspace, Payot-Rivages, 2011

[2]/            Rafael Moneo, Intranquillité théorique et stratégie du projet dans l’œuvre de huit architectes contemporains. Ed Parenthèses

[3]/            Giovanni Fanelli et Roberto Gargiani, Histoire de l’architecture moderne. Structure et Revêtement. Presses polytechniques et universitaires romandes, 2014.

[4]/            « Pour Martin Rauch, d’un point de vue des méthodes et de la théorie, la construction en terre est une friche abandonnée il y a un siècle environ, avec l’irruption de la modernité dans le territoire, et dont les possibilités sont restées largement inexploitées en dépit d’un regain d’intérêt et de recherches importantes ces trente dernières années » Article Frey, Pierre Terre à Terre, Architecture Aujourd’hui numéro 393, 2013

[5]/            Adolf Loos, La loi du revêtement et Ornement et Crime

[6]/            Jacques Lucan Précisions sur un état présent de l’architecture